Fabéon, ou l’expérimentation concrète permanente
Créé en 2022, Fabéon s’est rapidement imposé comme un acteur atypique dans l’écosystème des industries graphiques. À la fois organisme de formation, startup studio et usine-école, la structure basée en périphérie de Strasbourg explore de nouvelles façons de transmettre les compétences, d’accompagner l’innovation et de reconnecter les métiers du print avec les attentes des nouvelles générations. Frédéric Soulier, general manager, et Caroline Scheidt, directrice adjointe, nous ont accordé un entretien pour explorer les défis du moment dans la formation et l’évolution des besoins industriels.
Quatre ans après le lancement de Fabéon, où en êtes-vous aujourd’hui ?
Frédéric Soulier : Quand nous avons lancé Fabéon, nous avions des projections ambitieuses en matière d’alternance et de recrutement d’étudiants. Mais il faut reconnaître que la réalité du marché nous a obligé à ajuster notre trajectoire. Aujourd’hui, l’alternance souffre partout en France, et notre secteur ne fait pas exception. Les aides publiques ont diminué, les entreprises recrutent moins et les salons étudiants fonctionnent moins bien pour des métiers très spécialisés comme les nôtres.Cela dit, nous avons réussi à développer nos effectifs en élargissant progressivement notre offre. Après l’impression numérique, nous avons lancé des formations autour de l’intelligence artificielle puis de l’impression 3D. Mais surtout, nous avons compris qu’un modèle reposant uniquement sur la formation n’était pas suffisant.
Caroline Scheidt : Fabéon s’est structuré autour de trois piliers complémentaires : la formation, l’innovation, via notre startup studio, et notre smart factory, qui fonctionne comme une véritable usine-école. Ces trois dimensions sont totalement connectées.Cette complémentarité est essentielle. Les startups utilisent notre smart factory, recrutent parfois nos apprenants, et les projets d’innovation nourrissent directement les contenus pédagogiques. Cela nous permet d’être au plus près des besoins industriels.Aujourd’hui, nous continuons évidemment à développer l’alternance, mais nous concentrons aussi beaucoup d’énergie sur la montée en compétences des salariés, avec des formations intra et interentreprises. C’est un axe qui progresse fortement.
Est-ce que l’avenir de la formation passe davantage par la formation continue que par la formation initiale ?
F. S. : Les deux répondent à des enjeux différents. Former des salariés a un impact immédiat pour les entreprises. On intervient directement sur des problématiques opérationnelles, sur l’automatisation des flux, la colorimétrie, l’IA appliquée aux arts graphiques, la cybersécurité, ou encore les processus industriels.En revanche, la formation initiale reste fondamentale parce qu’elle permet de créer un nouveau vivier de talents. A ce sujet, notre ambition, dès le départ, était aussi d’aller chercher des profils éloignés des industries graphiques.
C. S. : Il s’agit d’une dimension très importante chez nous. Nos formations sont volontairement inclusives. Nous accueillons des personnes en reconversion professionnelle, des seniors, des jeunes qui ont parfois connu des parcours scolaires compliqués ou qui étaient éloignés de l’emploi.Et nous avons de très belles réussites. Certains découvrent complètement cet univers et réussissent à valider un Bac+3 avant de poursuivre en master. D’autres changent totalement de métier. Même si le contexte économique est tendu, ces parcours donnent énormément de sens à ce que nous faisons. L’alternance reste un formidable levier de transformation personnelle et professionnelle.
L’innovation s’inscrit dans l’ADN de Fabéon. Comment cela se traduit-il concrètement ?
F. S. : Au départ, nous étions davantage dans une logique d’incubateur de startups. Mais nous avons rapidement fait évoluer le modèle vers un startup studio. La différence est importante.Un incubateur accompagne des startups déjà existantes. Un startup studio, lui, crée les projets à partir des besoins identifiés chez les industriels. Nous travaillons avec les entreprises pour détecter des problématiques concrètes, puis nous construisons les équipes et les solutions adaptées.Nous avons été accompagnés dans cette évolution par des acteurs comme Bpifrance ou la French Tech. Cette approche nous permet de rester très connectés au terrain.
C. S. : Et cette logique irrigue aussi l’ensemble de notre pédagogie. Nos formations fonctionnent sous forme de projets intensifs et de semaines thématiques. Les apprenants travaillent sur des cas réels, parfois avec de véritables clients industriels.Ils peuvent par exemple concevoir un packaging, réaliser une vitrophanie, développer un prototype, ou créer un projet mêlant impression et automatisation. Ils gèrent l’ensemble de la chaîne : création, prépresse, devis, production, impression… jusqu’au produit final.
F. S. : Nous parlons souvent de mini-hackathons pédagogiques. Les étudiants travaillent en équipe pendant une semaine complète avec des industriels qui interviennent au début et à la fin du projet. Cette immersion plaît énormément aux entreprises comme aux apprenants.Certains anciens étudiants reviennent même pendant nos journées portes ouvertes pour montrer leurs réalisations à leurs proches. C’est une grande fierté.



Comment intégrez-vous l’IA dans vos formations ?
C. S. : L’IA générative transforme en profondeur les métiers du print, et nous avons choisi de l’intégrer très tôt dans nos programmes.Mais nous allons plus loin. Nous appliquons aussi ces outils à notre propre fonctionnement. Une partie de nos processus administratifs et pédagogiques est aujourd’hui automatisée grâce à l’intelligence artificielle.Cela contribue à faire évoluer le rôle même des organismes de formation.
F. S. : Nous avons ouvert une formation spécialisée en développement IA il y a près de deux ans, et certains apprenants ont ensuite intégré directement notre startup studio.Des projets sont nés de cette dynamique, y compris pour des constructeurs du secteur des industries graphiques. Cela confirme que l’innovation, la formation et l’industrie doivent fonctionner ensemble.
Vous donnez parfois l’impression d’être en avance sur le marché. Est-ce un sentiment que vous partagez ?
C. S. : Oui, cela nous arrive d’y penser…Sur certains sujets comme l’IA ou l’impression 3D, nous avons la conviction que les usages vont se développer fortement, mais les temporalités du marché ne suivent pas toujours dans le même élan. En ce qui concerne l’impression 3D,par exemple, on sent un vrai engouement.Nos formations 3D attirent beaucoup de candidats. Le paradoxe, c’est que nous avons parfois plus de mal à trouver des entreprises d’accueil pour l’alternance que des apprenants.
F. S. : Il existe un vrai potentiel aujourd’hui dans l’association entre impression 2D et 3D, notamment dans la signalétique, les trophées, les présentoirs ou la PLV.En revanche, il faut rester lucide sur certains modèles industriels. La plupart des machines très grand format restent coûteuses et difficiles à rentabiliser. Mais les équipements plus accessibles ont énormément progressé. Ils sont simples à utiliser, fiables et permettent de produire rapidement.Aujourd’hui, la vraie valeur n’est plus tant dans l’impression elle-même que dans la modélisation et la conception.
C. S. : J’ajouterais quesur la pédagogie, nous pensons être dans le bon tempo. Les nouvelles générations ne fonctionnent plus comme avant. Elles cherchent du sens, de l’impact concret, des projets collaboratifs.Il faut aussi réinventer les codes des industries graphiques.Quand on voit encore certains événements professionnels très traditionnels, on comprend aussi pourquoi l’attractivité peut devenir un sujet. C’est à nous de reconnecter ces métiers avec les attentes des nouvelles générations.
On sent aussi émerger davantage de coopération entre les écoles et les centres de formation…
F. S. : Oui, clairement. Fabéon est né avec le soutien de l’écosystème de la formation graphique, notamment celui de l’école INP – Pagora (NDLR : voir l’interview de Lionel Chagas, responsable pédagogique de l’école, dans les pages précédentes). Aujourd’hui, les différents acteurs du secteur échangent beaucoup plus qu’avant. Nous sommes entrés dans une logique de coopération et de transversalité. L’idée n’est plus seulement de défendre son territoire, mais de mutualiser certaines ressources, certains contenus et certaines expertises.Le marché est en mutation, donc nous devons travailler davantage ensemble. C’est là que se joue l’avenir des industries graphiques.
C. S. : Au-delà de cela,nous développons aussi un accompagnement destiné aux travailleurs indépendants et experts métiers qui souhaitent proposer des formations sans forcément disposer de toute la structure administrative nécessaire.L’idée est toujours la même pour nous : créer des ponts, faire circuler les compétences et continuer cette fertilisation croisée entre différents univers.
Restez-vous optimistes malgré les difficultés du marché actuel ?
C. S. : Nous sommes profondément optimistes !Nous traversons à n’en pas douter une phase de transition importante, avec des transformations économiques, technologiques et générationnelles très fortes. Mais nous sommes convaincus que les industries graphiques ont encore énormément à proposer.
F. S. : Il faut continuer à expérimenter, tester et rester agile. Certaines idées fonctionnent très vite et d’autres prennent plus de temps. Mais nous croyons à cette hybridation entre industrie, innovation, numérique et transmission des compétences. Et surtout, nous sommes convaincus qu’il faut continuer à créer des passerelles entre les technologies émergentes et les savoir-faire historiques du secteur. C’est précisément ce que Fabéon essaie de construire année après année.