Abonnement

The Point Newsletter

    Sed ut perspiciatis unde omnis iste natus error.

    Follow Point

    Commencez à taper votre recherche ci-dessus et appuyez sur Entrée pour rechercher. Appuyez sur Échap pour annuler.

    Strasbourg écrit une page de l’histoire avec une Bible XXL exposée dans sa cathédrale

    Et si une page imprimée de plusieurs mètres de haut permettait de raconter autrement l’histoire de Gutenberg ? À Strasbourg, une impression monumentale de la Bible de Gutenberg a été installée dans la cathédrale Notre-Dame, après avoir été présentée en Allemagne à Mayence puis à Francfort. Derrière cette réalisation spectaculaire, l’Espace Européen Gutenberg défend une conviction : le patrimoine de l’imprimerie ne se regarde pas seulement comme une histoire ancienne. Il peut encore se pratiquer, se transmettre et dialoguer avec les technologies les plus contemporaines.

    Une page de la Bible de Gutenberg, mais à une échelle qui n’a plus rien à voir avec celle du livre original. Accrochée dans la nef de la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg depuis le mois de mai, cette impression monumentale attire forcément le regard. Deux exemplaires sont présentés côte à côte, d’une taille de 5 x 7,20 mètres. « Une page fait à peu près 35 kg », explique Guy Tinsel, président de l’Espace Européen Gutenberg. L’ensemble est suspendu à un dispositif capable de supporter une charge bien supérieure, déjà utilisé auparavant pour une autre installation monumentale. Mais au-delà de la prouesse visuelle, cette gigantesque page raconte une histoire beaucoup plus ancienne, celle des liens entre Strasbourg, la ville allemande de Mayence et les débuts de l’imprimerie européenne.

    Impression à la Mercedes

    L’histoire de ce projet commence plusieurs années avant son installation. En 2016, Guy Tinsel participe à un déplacement en Corée du Sud organisé autour des musées de l’imprimerie. Il y découvre notamment qu’un musée coréen présente des caractères imprimés datant de 1377, donc antérieurs à Gutenberg. Mais une autre découverte va nourrir une réflexion sur l’histoire du célèbre inventeur. Dans le musée, une inscription indique que « Gutenberg est né à Mayence et a appris à Strasbourg ». Pour Guy Tinsel, cette affirmation ouvre une discussion avec la directrice du musée de l’imprimerie de Mayence. « Je lui ai dit que moi, je n’avais pas de problème avec cette affirmation en tant qu’Alsacien », raconte-t-il avec humour, rappelant que Strasbourg et Mayence appartenaient alors au Saint-Empire romain germanique. De cette discussion va naître une volonté de créer des liens entre différents lieux associés à l’histoire de l’imprimerie. Strasbourg, Mayence et Bâle, en Suisse, constituent les points d’un réseau historique que l’Espace Européen Gutenberg cherche depuis plusieurs années à remettre en lumière. Le projet de la page monumentale de la Bible apparaît finalement en 2024. Lors d’une Fête des imprimeurs à Strasbourg, le designer Marcus Kohz propose à Guy Tinsel de participer à un projet « un peu fou » : réaliser une impression du livre sacré à une échelle exceptionnelle. L’idée séduit immédiatement L’Espace Européen Gutenberg, mais aussi la lithographe Florencia Escalante, qui rejoint l’aventure.

    La réalisation est à la hauteur de l’ambition. Douze planches de bois sont gravées au laser avec un caractère gothique antique. Le samedi 25 avril 2025, elles sont encrées à Mayence pendant plusieurs heures avant d’être recouvertes d’un papier d’une largeur de cinq mètres. Mais comment exercer une pression suffisante sur une surface aussi importante ? La réponse est pour le moins spectaculaire. Les organisateurs utilisent tout simplement… une Mercedes. Le véhicule passe sur les panneaux afin de répartir la pression et permettre le transfert de l’encre. « Lorsqu’on a ouvert les panneaux et monté cette page au bord du Rhin, l’excitation était énorme parce qu’on s’est rendus compte de son immensité », se souvient Guy Tinsel. Le lendemain, une deuxième opération est réalisée, cette fois avec la participation des habitants de Mayence, invités à marcher sur les panneaux afin de contribuer eux-mêmes à l’impression. Le résultat va ensuite voyager. Présentée pendant plusieurs mois au dôme de Mayence, puis à Francfort, la page arrive finalement à Strasbourg après l’accord de l’archevêché. Elle trouve alors un écrin particulièrement symbolique, la cathédrale Notre-Dame de la ville.

    Faire dialoguer les techniques

    Pour l’Espace Européen Gutenberg, cette installation constitue aussi l’occasion de rappeler le rôle joué par Strasbourg dans l’histoire de l’imprimerie. « On a un peu oublié que quelque chose d’extraordinaire s’est passé à Strasbourg. Nous n’avons pas qu’une statue de Gutenberg », explique Guy Tinsel. À l’époque où Gutenberg développe ses techniques, Strasbourg est en effet un important centre urbain et artisanal. Le rôle de l’orfèvrerie et des savoir-faire liés au travail du métal ont constitué un environnement technique favorable aux expérimentations du futur imprimeur. L’Espace Européen Gutenberg cherche ainsi à replacer Strasbourg dans une histoire qui dépasse la seule figure de Gutenberg. L’association rappelle l’existence de nombreuses imprimeries anciennes dans la ville, ainsi que l’histoire de la presse imprimée strasbourgeoise. Le projet de la page géante devient dès lors un objet de médiation autant qu’une œuvre spectaculaire. Montrer l’imprimerie, c’est aussi raconter la ville, ses artisans, ses techniques et les circulations européennes qui ont accompagné le développement de cette révolution industrielle et culturelle.

    Ce qui intéresse particulièrement Guy Tinsel, c’est le dialogue entre les techniques anciennes et les outils contemporains. L’Espace Européen Gutenberg ne défend pas une vision nostalgique de l’imprimerie. « Je ne suis pas contre l’impression numérique, au contraire. On s’en sert, la preuve avec ce projet, et c’est un outil formidable », souligne-t-il. Mais le numérique ne remplace pas la compréhension et la pratique des gestes. L’association travaille avec des typographes qui utilisent encore des machines anciennes, tout en développant en parallèle des expériences en réalité augmentée et en 3D. La rosace de la cathédrale de Strasbourg revit grâce aux smartphones, en faisant apparaître des couleurs et entendre les cloches de l’édifice. Le patrimoine imprimé devient alors le point de départ d’une expérience numérique. Même logique avec l’application Via Impressio, qui propose un parcours consacré aux anciennes imprimeries de Strasbourg. À travers la 3D, le visiteur peut pénétrer virtuellement dans les bâtiments et se mettre dans la peau d’un apprenti imprimeur. « C’est très ludique et cela plaît aux jeunes », constate Guy Tinsel.

    Retour du geste

    Cette articulation entre patrimoine et innovation répond aussi à une évolution que le président de l’Espace Européen Gutenberg observe chez les jeunes générations : un intérêt renouvelé pour les savoir-faire manuels. « Beaucoup de jeunes s’inscrivent à nos évènements parce qu’ils veulent découvrir ou développer un savoir-faire manuel », explique-t-il. Sérigraphie, typographie, impression traditionnelle : ces pratiques permettent de comprendre ce que le numérique ne peut pas tout à fait transmettre. Une intelligence artificielle peut expliquer le principe d’une technique, générer une image ou décrire les différentes étapes d’un procédé. Mais elle ne remplace pas la main qui prépare, règle, imprime et apprend de ses erreurs. Pour Guy Tinsel, cette dimension pratique est essentielle : « Il faut savoir transmettre. » Et de rappeler que derrière chaque technique se trouve un véritable savoir-faire. Cette approche se retrouve dans les nombreuses animations organisées par l’association. Lors de la journée Makerland, l’Espace Européen Gutenberg fait par exemple découvrir des applications inattendues de l’impression, jusqu’à la quadrichromie réalisée avec de la crème de cacao. Ailleurs, une carte de vœux peut révéler son message lorsqu’une goutte d’eau est déposée sur sa surface. L’impression sort alors du cadre du papier pour investir la pâtisserie, le design, la scénographie, le numérique ou encore la réalité augmentée.

    C’est peut-être là que réside le véritable intérêt de cette page géante. Sa taille spectaculaire pourrait n’être qu’un effet visuel, mais elle représente plutôt une manière de raconter l’évolution d’un secteur qui n’a cessé de se transformer depuis Gutenberg. L’objectif n’est pas de battre un record de dimension, il s’agit de revenir au principe même de l’impression et de montrer, à une échelle XXL, comment une technique née il y a plusieurs siècles continue de susciter des expérimentations. À Strasbourg, cette page monumentale fait dialoguer plusieurs temporalités : celle de la Bible de Gutenberg, celle des métiers historiques de l’imprimerie, celle des machines toujours en activité et celle des outils numériques contemporains. Une manière, finalement, de rappeler que l’histoire de l’impression ne s’est jamais écrite au passé. Elle continue de s’imprimer aujourd’hui, et jusqu’au 30 septembre dans la cathédrale de Strasbourg.

    Bertrand Clermont-Genevi est rédacteur en chef d'IC. Il possède dix ans d’expérience dans les médias (L’Express, 20 Minutes, Prisma Média) et en agence de communication (Hopscotch).