« IA, où es-tu ? », par Jean-Michaël Peinchina (Keybop Conseil)
Si vous posez la question aujourd’hui, on vous répondra en écho : « Partout ! »
Pourtant, en ouvrant votre ordinateur le matin, vous vous dites peut-être encore : « En tout cas, pas chez moi. »
Ce paradoxe résume le vertige des dirigeants. Entre la vision macro, celle des médias et la vision micro, celle de votre entreprise et de son quotidien opérationnel, il y a un gouffre.
Du design à la production, à la relation commerciale, l’IA s’infiltre partout et mute à une vitesse folle. Il y a trois ans, on parlait d’assistants. Il y a six mois, d’agents.
Aujourd’hui, l’institut Gartner* prévoit que d’ici la fin de l’année, 40 % des applications d’entreprise intégreront des agents IA autonomes. Si vous n’avez pas d’agent, vous êtes déjà considéré comme dépassé. L’outil ne se contente plus d’assister, il devient autonome : il surveille, compare, décide. Face à ce déferlement, la panique guette : où vais-je en mettre ? Dois-je en mettre ? Comment ? C’est ici qu’il faut reprendre son souffle.
Le piège de la météo technologique
Il est déjà complexe de savoir et constater où elle est aujourd’hui, alors imaginer où elle va ?… Anticiper sa prochaine évolution, ce n’est pas votre métier. Savoir où l’IA peut se nicher est le job des éditeurs, des intégrateurs et des consultants. Le rôle du chef d’entreprise n’est pas de s’inquiéter du tempo.
Une étude de l’IMD Business School** rappelait que si la majorité des dirigeants testent l’IA, 90 % ne voient pas encore d’impact sur leur productivité. Pourquoi ? Parce que les décideurs courent après la technique au lieu de piloter la stratégie.
L’IA peut être partout. La question n’est plus de savoir ce qui est techniquement possible, mais ce qui est opérationnellement nécessaire.
Le danger de l’« amplificateur de chaos »
Vouloir injecter de l’IA partout et tout de suite est le meilleur moyen de foncer dans le mur. L’IA n’est pas une baguette magique, c’est un miroir grossissant. Comme le souligne le MIT***, l’IA agentique doit être traitée comme un « coéquipier ». Or, recrute-t-on un collaborateur dans une équipe dont on ne comprend pas les missions ?
Un agent IA branché sur des données de mauvaise qualité produira de mauvaises décisions, mais beaucoup plus vite. Une IA installée sur des processus flous ne fera qu’amplifier le flou. Avant de se demander comment mettre de l’IA, assurons-nous que notre organisation interne est saine.
Un exemple intéressant même s’il est éloigné de nos métiers et de la taille de nos entreprises, c’est IKEA****. Lorsqu’ils ont déployé leur IA de relation client, Billie, le but n’était pas juste de réduire les coûts. En confiant la moitié des requêtes basiques à l’IA, ils ont formé 8 500 employés pour en faire des conseillers en design à distance. Résultat : ce nouveau canal a généré plus d’un milliard d’euros de revenus supplémentaires. La technologie a automatisé, mais c’est la stratégie humaine du management qui a créé la valeur.
La seule vraie question
Pour un dirigeant, l’IA doit redevenir un investissement classique, exigeant un besoin qualifié, un périmètre clair et un retour attendu. La question cruciale n’est pas de savoir quand la tech sera prête, mais :
Quand est-ce que je m’assieds à une table pour réfléchir à l’endroit où mon entreprise en a réellement besoin ? (devis, planification, maintenance, service client ?).
Laissez les experts s’agiter sur le « comment ». Votre job est de regarder votre entreprise en face, de nettoyer vos processus et de décider où l’IA s’arrête chez vous pour servir votre vision.
Demain, au refrain bien connu « IA, y es-tu ? M’entends-tu ? Que fais-tu ? », vous ne répondrez plus avec la crainte passive de vous faire dévorer par le progrès. Vous répondrez avec certitude : « Je t’entends et tu es exactement là où j’ai choisi de te mettre. » En reprenant ainsi le contrôle du jeu, cette technologie redevient ce qu’elle doit être : un formidable levier pour valoriser l’humain, redonner du sens à nos organisations et tracer sereinement la route de demain.
Sources :
* Gartner Press Release – 40% of Enterprise Apps Will Feature Task-Specific AI Agents by 2026
** IMD Business School – AI isn’t underperforming. Leadership just hasn’t caught up yet
*** MIT Sloan – Agentic AI, explained
****Fluent support – How IKEA Turned AI ‘Failures’ Into €1.3 Billion in Revenue
Jean-Michaël Peinchina est un consultant indépendant, à la tête de KeyBop Conseil, cabinet spécialisé dans les industries graphiques.