Abonnement

The Point Newsletter

    Sed ut perspiciatis unde omnis iste natus error.

    Follow Point

    Commencez à taper votre recherche ci-dessus et appuyez sur Entrée pour rechercher. Appuyez sur Échap pour annuler.

    Rapprochement EFI-Agfa : qu’est-ce que ça change ?

    Avec quelque 540 millions d’euros de chiffre d’affaires attendu en 2026, des milliers de clients dans plus de 100 pays et un portefeuille couvrant l’impression grand format, le packaging, le textile, la décoration et le carton ondulé, le nouvel ensemble entend peser davantage sur un marché où la taille devient un argument technologique autant que commercial. Pour les clients, l’opération pourrait accélérer l’innovation et élargir les offres. Mais elle soulève aussi des questions sur les gammes, le service et la concentration du marché.

    L’annonce est de poids au regard de son importance potentielle. Le rapprochement annoncé le 28 septembre entre EFI et Agfa Digital Printing Solutions (DPS) constitue un mouvement structurant pour l’industrie de l’impression numérique. Il ne s’agit pas d’un simple accord commercial supplémentaire entre deux fabricants, car les activités DPS d’Agfa vont rejoindre EFI au sein d’une nouvelle entreprise dédiée au jet d’encre industriel. Une entité dans laquelle une filiale de Siris, propriétaire d’EFI, détiendra 60 % du capital, tandis qu’Agfa conservera 40 %. La gouvernance sera toutefois organisée sur une base de partenariat entre les deux groupes. La finalisation de l’opération est attendue d’ici la fin 2026, sous réserve des autorisations réglementaires et des procédures sociales. Il est à noter que ce rapprochement prolonge en réalité une histoire déjà engagée. EFI et Agfa avaient conclu en 2024 un partenariat mondial destiné à permettre aux deux entreprises de compléter leurs offres grâce à leurs technologies respectives. Deux ans plus tard, les partenaires considèrent donc qu’il est plus pertinent d’aller plus loin et de réunir leurs activités.

    L’intérêt industriel de l’opération tient pour l’essentiel à la complémentarité des deux portefeuilles. EFI arrive avec une forte présence dans le jet d’encore industriel et en particulier l’impression single-pass pour le carton ondulé avec Nozomi, mais aussi avec ses solutions VUTEk dans le grand format et Reggiani dans le textile. Agfa dispose de positions historiques dans le display, la décoration et certaines applications packaging, avec notamment les gammes Jeti TAURO, Onset PANTHERA et SpeedSet ORCA. Autrement dit, l’objectif n’est pas de mettre deux catalogues côte à côte. Il s’agit de constituer une plateforme couvrant davantage d’applications et de marchés, depuis le grand format jusqu’au packaging industriel, en passant par le textile et la décoration.

    Le nouvel ensemble devrait générer environ 540 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2026 et servir plusieurs milliers de clients dans plus de 100 pays. Dans le communiqué de presse d’annonce, les deux entreprises mettent aussi en avant la complémentarité de leurs implantations, notamment entre l’Amérique du Nord et l’Europe, ainsi que leurs réseaux de vente et de service. Cette recherche de taille n’est pas anodine. Dans le jet d’encore industriel, les fabricants ne vendent plus une machine stricto sensu. Ils doivent être capables de proposer des têtes et moteurs d’impression, des encres, des logiciels, des RIP, des workflows, de la maintenance, de la formation et un accompagnement applicatif. EFI revendique d’ailleurs déjà une approche combinant imprimantes, encres, logiciels, services et support pour accompagner la transition de l’analogique vers le numérique.

    La machine, sujet parmi d’autres

    Pour les clients, la machine n’est plus le seul sujet et c’est probablement là que se situe l’enjeu majeur de l’opération. Pour un imprimeur, un investissement dans une presse industrielle représente un engagement qui se mesure en années. La question n’est donc pas uniquement de savoir quelle machine imprime le plus vite, mais de savoir quelle entreprise sera capable d’accompagner l’équipement sur la durée. À cet égard, la nouvelle entité pourrait disposer d’une force de frappe supérieure. Un portefeuille plus large peut faciliter l’accès à de nouvelles applications, permettre davantage de ventes croisées et mutualiser certaines capacités de R&D, de support et de service. C’est d’ailleurs l’un des bénéfices mis en avant par EFI et Agfa : davantage d’économies d’échelle, de possibilités de cross-selling, de nouvelles applications et une couverture géographique élargie. Pour un client EFI ou Agfa, cela pourrait donc signifier à terme davantage de solutions accessibles auprès d’un même fournisseur. Un imprimeur positionné sur le grand format pourrait explorer plus facilement le packaging ou la décoration ; un acteur du packaging pourrait bénéficier de technologies ou de compétences issues d’autres marchés. Mais il faudra du temps pour vérifier si cette promesse se traduit dans les faits.

    Quid des gammes ? C’est peut-être la première question que se poseront les clients existants. La complémentarité affichée entre les portefeuilles ne signifie pas qu’il n’existe aucun chevauchement. Une opération de cette ampleur implique inévitablement de rationaliser certains développements, de clarifier les positionnements et de décider quelles plateformes seront privilégiées demain. Pour les imprimeurs déjà équipés, la question essentielle sera donc celle de la pérennité des machines, des consommables, des pièces détachées, des logiciels et du service. Le communiqué ne fournit pas encore de réponse détaillée sur ce point. Et c’est logique : la transaction n’est pas encore finalisée et l’intégration opérationnelle reste à construire. Il serait donc prématuré d’annoncer des suppressions de gammes ou, à l’inverse, de promettre une continuité parfaite. Pour les clients, cette période de transition sera néanmoins à surveiller. Dans l’impression industrielle, le coût d’une machine ne se résume pas à son prix d’achat. Une évolution de l’offre d’encres, du workflow propriétaire ou de la politique de maintenance peut avoir des conséquences très concrètes sur le coût de possession.

    Le jet d’encore comme colonne vertébrale

    Au-delà d’EFI et d’Agfa, cette opération constitue un signal sur l’évolution du marché. Le développement du jet d’encore industriel nécessite des investissements importants en R&D, en ingénierie, en logiciels, en encres et en réseaux de service. Dans ce contexte, disposer d’une taille critique peut devenir un avantage compétitif. Le rapprochement intervient dans un mouvement plus large de concentration et de spécialisation des acteurs de l’impression numérique industrielle. EFI elle-même s’est progressivement recentrée sur l’imagerie numérique et le jet d’encre industriel depuis son acquisition par Siris en 2019, tandis que certaines activités logicielles ont été séparées du groupe. L’arrivée d’Agfa DPS dans cette équation renforce encore cette logique. Plutôt que de multiplier les acteurs présents sur chaque segment, le marché pourrait évoluer vers quelques grands fournisseurs capables de couvrir plusieurs applications et plusieurs étapes de la chaîne de production. Pour les imprimeurs, cette concentration peut avoir deux visages. D’un côté, des fournisseurs plus solides financièrement et technologiquement, capables d’investir davantage et de proposer un service mondial. De l’autre, une dépendance potentiellement plus importante à quelques plateformes technologiques.

    Il serait donc réducteur de lire cette opération sous l’angle financier ou capitalistique. Elle témoigne aussi de la maturité croissante du jet d’encre industriel. Le numérique ne se contente plus de remplacer certaines machines analogiques sur des séries courtes. Il s’installe dans des productions industrielles où les critères déterminants sont la productivité, la personnalisation, la réduction des délais, l’automatisation et la capacité à produire à la demande. C’est particulièrement visible dans le packaging, le carton ondulé, le textile ou encore la décoration. L’enjeu n’est plus de savoir si le numérique peut imprimer, il est de savoir jusqu’où il peut industrialiser la production. EFI et Agfa veulent se positionner sur cette accélération. En réunissant leurs technologies, leurs équipes et leurs réseaux, les deux groupes affirment vouloir raccourcir le chemin entre le développement technologique et la production industrielle. Reste maintenant à transformer cette promesse en réalité opérationnelle. Pour les clients, les prochains mois seront donc moins intéressants pour les effets d’annonce que pour les réponses très concrètes : quelles machines seront développées ? Quelles gammes seront maintenues ? Comment évolueront les encres et les workflows ? Qu’adviendra-t-il des réseaux de distribution et de maintenance ? Et surtout, quelles nouvelles applications deviendront accessibles grâce à cette nouvelle échelle ? Car derrière le rapprochement d’EFI et d’Agfa DPS se joue une question plus large. Dans l’impression de demain, faudra-t-il encore choisir une machine, ou choisir une plateforme technologique capable de faire évoluer toute une entreprise ?

    Bertrand Clermont-Genevi est rédacteur en chef d'IC. Il possède dix ans d’expérience dans les médias (L’Express, 20 Minutes, Prisma Média) et en agence de communication (Hopscotch).