Céline Gervasoni-Riedel (SEPR) : « La formation professionnelle s’inscrit au cœur des enjeux économiques et territoriaux »
Acteur historique de la formation professionnelle en France, la SEPR incarne depuis 1864 une vision singulière, celle d’un apprentissage éminemment tourné vers la pratique, ancré dans son territoire, mais également en lien avec les grandes mutations économiques et sociales. La porte-parole de l’institution lyonnaise, Céline Gervasoni-Riedel, revient dans cet échange sur l’ADN humaniste de la SEPR, son engagement en faveur des jeunes et les défis auxquels fait face un modèle éducatif singulier, à la croisée de la transmission des savoir-faire et de l’innovation.
Quelle est la genèse de la SEPR ?
La SEPR est une institution assez unique. Elle a été fondée en 1864 par des entrepreneurs lyonnais, dans une logique profondément progressiste pour l’époque. L’idée était alors révolutionnaire : former des ouvriers, mais pas uniquement sur des compétences techniques. On parlait d’émancipation, de culture, d’éducation globale. Ce projet s’inscrivait dans un moment historique particulier, celui de l’essor industriel, des innovations techniques, mais aussi d’un engagement social fort. On enseignait le français, l’allemand, on élevait le niveau général. C’était une vision humaniste de la formation. Aujourd’hui, cette philosophie reste intacte, même si l’institution a évidemment évolué.
Comment se traduit cette évolution aujourd’hui ?
La SEPR se constitue aujourd’hui de deux campus, à Lyon et à Annonay en Ardèche. 3 178 apprenants ont passé la porte de notre établissement en 2025/26, répartis dans une vingtaine de secteurs d’activité. Nous proposons plus de 110 formations, du niveau troisième jusqu’au Bac+5. Mais au-delà des chiffres, ce qui nous définit, c’est notre modèle. Nous accueillons tous les profils, sans sélection à l’entrée. Notre objectif est d’accompagner chaque apprenant, quels que soient ses freins, qu’ils soient sociaux, économiques ou personnels. Nous travaillons autant sur les compétences techniques que sur les soft skills, comme par exemple la confiance en soi, l’autonomie et la capacité à s’insérer dans la société.
Que recouvre la notion d’écosystème à la SEPR ?
C’est central. Nous avons construit un véritable écosystème d’accompagnement. Cela passe par un fonds de dotation qui finance des bourses, une épicerie solidaire, un accompagnement social individualisé, un suivi psychologique, ou encore des dispositifs pour les apprenants en situation de handicap. L’idée est de lever tous les freins à la formation. Parce qu’un apprenant qui abandonne pour des raisons matérielles, ce n’est pas un échec individuel, c’est un échec collectif.
Le secteur de la formation professionnelle a profondément évolué ces dernières années. Quel impact cela a-t-il pour vous ?
La réforme de 2018 a changé la donne. Nous sommes passés d’un système largement subventionné à un modèle de marché, avec des logiques de rentabilité, de contrats et de concurrence. Cela impose une transformation profonde. Nous devons penser autrement notre modèle économique, tout en restant fidèles à notre mission d’intérêt général. Et nous sommes aussi très dépendants du contexte : baisse des aides à l’alternance, diminution des financements… Cela fragilise l’ensemble du secteur.
Quels sont aujourd’hui vos principaux défis en communication ?
Ils sont multiples, mais le premier reste la valorisation de la formation professionnelle. Nous devons lutter contre des clichés extrêmement ancrés. Trop souvent, ces métiers sont perçus comme des voies par défaut, alors qu’ils sont essentiels à la société et porteurs d’innovation. Nous avons aussi un rôle de plaidoyer, en rappelant aux décideurs publics l’importance stratégique de ces formations. Et enfin, nous devons rendre nos offres visibles et attractives, dans un environnement très concurrentiel, où certains acteurs misent uniquement sur des formats dématérialisés.
Justement, quelle est votre position face à la digitalisation de la formation ?
Nous ne sommes pas opposés au numérique, bien au contraire. Mais il y a une limite, celle du geste. Former un plombier, un coiffeur ou un imprimeur uniquement en e-learning, pour nous, cela n’a pas de sens. La pratique est indispensable. Elle s’inscrit au cœur de l’apprentissage. Il y a aujourd’hui une tension entre ces modèles. Certains privilégient la rentabilité et la dématérialisation. De notre côté, nous défendons une formation incarnée, ancrée dans le réel.
La SEPR couvre de nombreux métiers. Est-ce une force ou une complexité ?
Je pense qu’il s’agit des deux. Nous sommes multi-filières, ce qui peut donner l’impression d’avoir 20 écoles en une. Chaque métier possède sa culture, ses codes et son économie. Mais c’est aussi et surtout une richesse incroyable. Cela nous permet de créer des projets transversaux, où les apprenants collaborent entre filières, comme dans la vraie vie professionnelle.
Avez-vous un exemple concret de cette interdisciplinarité ?
Je pense à un projet emblématique, celui d’un ancien ingénieur reconverti chez nous, qui a développé un vélo-cargo autonome pour réparer des vélos en milieu rural. Ce projet a mobilisé 11 filières différentes, du bois à l’électricité en passant par le design et la communication. Les apprenants ont co-construit le produit, amélioré le concept initial et innové. C’est typiquement ce que permet la formation par le geste : une intelligence collective, concrète et ancrée dans la réalité.
On parle beaucoup de réindustrialisation et de relocalisation. Quel rôle joue la formation professionnelle à ce titre ?
Un rôle clé. La formation professionnelle s’inscrit au cœur des enjeux économiques et territoriaux. Nous formons les artisans, les techniciens et les entrepreneurs de demain. Ce sont eux qui feront vivre les territoires, notamment en ruralité. Notre campus d’Annonay en est un bon exemple. Sans offre de formation locale, une partie des jeunes ne se formerait tout simplement pas.
Pourquoi ces métiers restent-ils encore sous-valorisés ?
C’est une question culturelle. Pendant des décennies, on a opposé les filières intellectuelles et les filières manuelles. Or, cette opposition n’a pas de sens. Un médecin pratique, un ingénieur pratique. La main et la tête fonctionnent ensemble. Nous devons changer ce regard. Montrer que ces métiers sont exigeants, innovants, et profondément utiles. La formation professionnelle n’est pas une voie de garage. C’est une voie d’excellence, d’innovation et d’émancipation. Et surtout, former par le geste, c’est aussi former des individus capables de s’insérer, de créer et de contribuer à la société. C’est un enjeu éducatif, mais aussi un enjeu de société.