Morassuti, alternative économique
L’histoire de cette imprimerie stéphanoise pourrait inspirer le réalisateur britannique Ken Loach. En liquidation judiciaire en 2024, l’entreprise a soufflé sa première bougie en tant que SCOP l’été dernier. Aujourd’hui, la coopérative enregistre des résultats positifs très encourageants pour la suite de son activité. Retour sur cette aventure solidaire, sociale et environnementale.
Septembre 2025, à Saint-Etienne. Crêpes maison, café, jus de fruits et autres douceurs, la SCOP Morassuti est en effervescence. Elle fête son premier anniversaire avec tous ceux qui ont aidé à son avénement. Le lieu s’est paré de ses plus beaux verts, couleur du logo, de jaune et de beaux modèles illustrant ses savoir-faire. Bâche, Akilux, Forex, Dibond, adhésif, PVC : Morassuti propose, localement et dans tout l’Hexagone, des services d’impression numérique grand format multi-supports pour la PLV, la signalétique magasin et le marketing opérationnel.
Le vaste atelier est scénographié par un balisage muséal imaginé par le collectif Designers+ (NDLR : voir encadré plus loin). Clients, partenaires, journalistes, voisins et familles ont répondu à l’invitation. Plusieurs groupes se massent et suivent leur guide dans les différents îlots des 6 500 m2 de l’atelier. L’année écoulée est retracée via une chronologie égrenée au fil d’un parcours qui entraîne le visiteur depuis le pas de porte des bureaux jusqu’à la logistique, en passant par la chaîne de production et ses machines. On croise des opérateurs sur leurs imprimantes, des techniciens à la découpe, au façonnage, montage, colisage…
La SCOP (Société coopérative et participative) a un an et deux mois. Les employés, dont la plupart sont actionnaires, s’affairent et oeuvrent à leur poste de travail, souriants et concentrés. La détente, la solidarité et le bien-être sont palpables, et on se sent bien dans cet antre de papier et d’encre. Pourtant, ce n’était pas gagné quelques mois en arrière.

« IL A PASSÉ DU TEMPS ET DES COUPS DE FIL »
Février 2024. Alors que les commandes affluent, les bénéfices de la société sexagénaire sont négatifs. L’imprimerie est placée en liquidation judiciaire. Son avenir est tout tracé, elle sera vendue… Mais c’est sans compter sur l’esprit combatif de ses salariés, attachés à leur entreprise. Sous la houlette du délégué syndical, Damien Dubard, ils vont se constituer en SCOP afin de préserver la trentaine d’emplois. Ce statut sera aussi l’opportunité de promouvoir une vision plus juste de l’entrepreneuriat.
Soutenus par les syndicats, appuyés financièrement par France Active, Trasméa et le Crédit Coopératif, le projet prend forme en créant l’association ASCOP42, qui permet de récolter des dons. Quelque 4 000 € sont collectés. Hélas, ce n’est pas suffisant pour racheter l’entreprise à la barre du Tribunal de commerce. Le prix fixé est de 60 000 €. Damien Dubard, technicien découpe, motive alors les troupes. « C’est un peu grâce à lui si on est encore là aujourd’hui, relate Anna, employée à la logistique. Il a su se démener auprès de tout le monde, des syndicats, des politiques et des journalistes, pour amener de l’argent. C’est lui qui s’est battu, il a passé du temps et des coups de fil. »
Pour sensibiliser le grand public, le recours aux médias semble necessaire. Damien Dubard va se remuer pour faire venir TF1. Bingo ! A peine le reportage diffusé, les dons grimpent jusqu’à 70 000 €. « Nous avons enregistré plus de 600 donateurs. Damien ne lâche rien, c’est sa force. Il a réussi à les convaincre de contribuer », raconte un Stéphane Puifourcat admiratif, directeur général depuis la constitution en SCOP le 1er juillet 2024. Il a accompagné les salariés durant la constitution du dossier de la coopérative et ce sont les actionnaires qui ont choisi leur dirigeant. « Cette entreprise, elle est à nous », clame fièrement Damien Dubard.
CHANGEMENT RADICAL
Le ticket d’entrée au capital de la SCOP a été fixé à 750 €. Dès le début, 19 salariés passent le pas, aux côtés de l’ASCOP42 et de la FILPAC-CGT. Aujourd’hui ce sont 22 employés sur 27 qui sont associés. La clientèle a été fidèle à l’équipe même dans la période d’incertitude. « Tous nos clients (NDLR : Aldi, Besson Chaussures, Prune & Mangue, etc.) sont restés. En plus, on en a gagné des nouveaux avec la couverture médiatique », indique Damien Dubard, qui est passé depuis au service commercial. « J’ai changé de poste, mais je passe toujours un peu aux machines au besoin, rassure-t-il. Une SCOP, c’est aussi de la solidarité. »
Thierry, qui travaille au colisage et montage depuis 11 ans, confie : « C’est plus familial qu’avant. Maintenant, on nous informe de ce qui se passe. On est plus impliqués, on discute entre nous des choses à améliorer. » En effet, chaque semaine, les problématiques qualité sont traitées collégialement afin de trouver des solutions pérennes.
De même, ce statut plus démocratique permet aux associés de donner leur consentement sur la stratégie d’entreprise élaborée par la direction. « Chacun, qu’il ait 1 ou 10 parts, possède une voix dans la prise de décision. Cela permet vraiment une égalité entre les salariés », commente Damien Dubard. Pour autant, les non-actionnaires ont aussi voix au chapitre. Ils sont invités aux assemblées et peuvent s’exprimer sur les thématiques abordées. « Chaque mois, la direction partage l’intégralité des dépenses à tous les employés. On leur explique où en est la trésorerie, combien de chiffres d’affaires a été réalisé. Il y a une transparence qui n’existait pas auparavant, poursuit le délégué syndical. Stéphane gère l’entreprise, le quotidien, les banques, le recrutement, les conflits éventuels, etc. En tant qu’actionnaires, nous votons l’utilisation des bénéfices, les investissements préconisés, l’entrée de nouveaux actionnaires et bien d’autres choses. »
Le statut plus social génère un management différent. « On laisse nos ouvriers libres. On ne leur donne pas d’ordres sur la manière dont ils gèrent leur production. Qui connaît une machine mieux que la personne qui travaille dessus ? », avance le néo-commercial. De plus, la bienveillance et la confiance sont également de mise en ce qui concerne la reconnaissance des maladies. « En cas d’arrêt de travail, on a supprimé les 3 jours de carence et le salaire est garanti à 100 %. Personne n’en profite, bien au contraire, nous avons même remarqué que les salariés s’impliquent plus », précise Damien Dubard.
Enfin, une prime d’ancienneté a été instaurée. Cela permet aux employés de toucher plus et tous les salaires ont été augmentés d’environ 10 % pour ne plus être au SMIC. De même, 25 % des bénéfices sont reversés à tous les employés, qu’ils soient associés ou non.

INVESTIR DANS L’HUMAIN ET LE WEB-TO-PRINT
Le bilan comptable de cette première année d’exercice de la coopérative est très évocateur. Le chiffre d’affaires prévisionnel a déjà été dépassé. « Notre objectif est de monter à 4,8M € fin 2026, annonceStéphane Puifourcat. Cette performance nous permet d’ambitionner des investissements humains et technologiques. »
Quatre personnes ont été embauchées. « Principalement des opérateurs qui étaient en interim. On a transformé de la précarité en CDI », explique le directeur général. D’autres recrutements sont prévus dans les prochains mois avec une grille de lecture RSE. « On embauche des salariés en fonction de leurs compétences, mais aussi de leur situation personnelle, comme une situation de handicap, ou encore des seniors. Par exemple, nous venons d’engager un salarié âgé de 60 ans. » De la même manière, la transmission du savoir-faire est un axe important de la nouvelle feuille de route. Deux apprenties viennent de rejoindre les rangs de la coopérative.
Economiquement, le web-to-print figure parmi les axes à developper à moyen terme. Cette solution représente déjà 30 % du chiffre d’affaires de l’imprimerie, missionnée en qualité de sous-traitant par des cabinets immobiliers, notamment. Pour l’heure, elle ne possède pas de plateforme en propre, mais l’ambition est d’en créer une sous peu.
PARTENARIATS ET ANCRAGE LOCAL
Stéphane Puifourcat a amorcé une collaboration avec Cubixmédia, l’imprimerie qu’il possède avec trois autres associés en région parisienne. « Nous sommes une petite structure située en région parisienne qui travaille avec d’autres machines qu’ici. On imprime du blanc, ce qu’on ne fait pas chez Morassuti. On essaie de créer une synergie entre les deux entités. Et la proximité représente aussi un vrai intérêt pour traiter les urgences, s’il y a besoin de productions sous 24h ou 48h », pointe le dirigeant.
Dans la même idée d’ouverture de marchés et de développement de collaborations, le directeur général s’est rapproché du collectif Designers+ et a ouvert les portes de l’atelier à ses membres. L’objectif, notamment en termes d’économie circulaire, est de réutiliser les déchets et chutes de matériaux et repenser les processus en logistique. Une première pierre va être posée par Constanza Matteucci, qui a participé à l’élaboration de la signalétique de l’atelier : « Nous avons un projet en cours sur les emballages et la réutilisation de bâches pour les mois, voire les années à venir. On voit déjà qu’il est possible de monter en compétences ensemble et de trouver de nouvelles solutions. » Stéphane Puifourcat songe par ailleurs à participer à la prochaine Biennale internationale du Design de Saint-Etienne, qui se tiendra en 2027. Une illustration de sa solide confiance dans le modèle SCOP pour les années à venir.
Vous avez dit SCOP ?
Une SCOP (Société coopérative et participative) est une entreprise où les salariés sont les associés majoritaires. Elle peut prendre la forme juridique d’une SARL, d’une SAS ou d’une SA. Dans une SCOP, le pouvoir est exercé de manière démocratique et chaque salarié dispose d’une voix dans les décisions de l’entreprise, quel que soit son statut, son anciennneté, ou le montant du capital investi. Excepté la verrerie Duralex, il existe peu d’exemples de SCOP connues du grand public. Mais plus largement, le modèle coopératif a été adopté par Leclerc, Le Crédit Agricole, ou encore U Enseigne.
La signalétique signée par Designers+

Designers+ est un réseau de 150 designers indépendants en Auvergne Rhône-Alpes (Saint-Etienne, Lyon, Ambérieu-en-Bugey et Grenoble). C’est le seul collectif d’indépendants qui existe en France. Après une première collaboration réussie à l’occasion de la Nuit du Design en juillet 2025, la SCOP Morassuti et Designers+ ont à nouveau collaboré pour créer la signalétique des Portes ouvertes de l’imprimerie à base de matériaux recyclés (bâches, cartons).