WecaMeca, de la revalorisation à la révolution textile
« Mécanicien ». Ce substantif historique pour désigner les couturiers qui créent et qui façonnent, WecaMeca Factory a décidé d’en faire son identité. Cet atelier de conception et de confection textile basé à Lyon croit profondément au pouvoir du collectif et du savoir-faire local. Au cœur d’une séquence où l’industrie textile tente de se réinventer, en particulier via la relocalisation des productions, l’entreprise s’établit comme un véritable laboratoire d’expérimentation, mais aussi de concrétisation bien réelle, au service de l’excellence à la française. Ancrée dans l’économie sociale et solidaire, apôtre de l’économie circulaire, la jeune structure prouve qu’innovation, création et responsabilité peuvent avancer main dans la main. Immersion au cœur d’un atelier hors du commun, qui a notamment séduit Epson.
WecaMeca s’est installée il y a un peu moins d’un an dans un vaste espace industriel partagé, au 141 rue Bataille, dans le 8e arrondissement de Lyon. Proche des habitations, ce lieu, par son ampleur, attise la curiosité au premier regard. Au rez-de-chaussée, on découvre un grand hangar où des tissus abandonnés sont acheminés, puis triés. Ce site sert de zone de départ et d’arrivée, s’imposant comme le troisième centre de tri du Tremplin, une structure qui facilite et accélère la réalisation de projets professionnels. C’est au premier étage qu’ont lieu l’expérimentation et la mise en production menées par WecaMeca. Réel espace de réflexion et de confection, notre visite y est ponctuée par le souffle des fers à repasser, le froissement du papier et le cliquetis des stylos. Aux murs, les post-it figent les idées, comme celle d’une casquette pailletée qui trône fièrement sur la table basse où nous sommes installées avec Camille Marion-Vigne, co-fondatrice et présidente de WecaMeca. La pièce est lumineuse : de grands réverbères éclairent la salle. Entre les bobines colorées et les patrons qui ornent les mannequins de tissu, on pourrait presque se croire, l’espace d’un instant, dans les coulisses d’un défilé ou d’une grande maison de mode.
Regrouper les parties prenantes
Penser le textile uniquement en termes de vêtements serait bien trop réducteur. Du secteur médical à la décoration d’intérieur en passant par l’automobile, le textile est partout. Cependant, dès qu’il s’agit de relocaliser la production, les fils ont parfois l’air de s’emmêler et viennent alors les difficultés. Camille Marion-Vigne explique que WecaMeca est née d’un constat : « Avant d’entamer cette aventure, je travaillais déjà dans le textile. J’essayais de m’approvisionner le plus localement possible, et c’était extrêmement difficile. Tout était très segmenté et il était compliqué d’accéder aux fournisseurs. » L’objectif premier de l’atelier était de regrouper toutes les parties prenantes sur un site unique, facilitant ainsi les échanges et l’ancrage local de la production. Au départ pensé pour être un Fablab, l’entreprise s’est ensuite rapidement tournée vers le conseil, puis vers la production. « On nous disait que c’était impossible de le faire et, en fait, on a réussi », se félicite la dirigeante.
Aujourd’hui composée de 17 salariés, WecaMeca s’est imposée en six ans d’existence comme un pôle d’excellence et d’engagement. Travaillant principalement avec du stock dormant – des textiles invendus -, l’upcycling est le credo de la société. Autrement dit, les textiles récupérés sont triés une première fois, puis une seconde fois, afin d’être sélectionnés selon leur typologie. Ces différentes étapes permettent alors de revaloriser la quasi-intégralité d’un textile : de la fermeture éclair au revêtement matelassé d’une veste, tout a vocation à être réutilisé. Toutefois, il est important de préciser que ces « déchets » ne sont pas forcément détériorés : ils doivent d’ailleurs être propres et de qualité pour être recyclés. Il peut s’agir de produits dénormés, de textiles ne correspondant pas au résultat final souhaité dans le processus de fabrication (Pantone de couleur inadapté, chute de tissus lors de la création d’un vêtement, etc.) ou en fin de vie. Si une partie des textiles est issue de l’étranger, une véritable démarche est menée pour centraliser les approvisionnements en France et, plus localement encore, au cœur de l’Auvergne-Rhône-Alpes.
C’est en effet la deuxième région textile de France, et la seule à réunir l’intégralité des corps de métier de la chaîne de valeur : du tisseur au tricoteur en passant par les ennoblisseurs, les imprimeurs et les confectionneurs. Lyon, ville historique des tisserands, est un territoire fertile pour le secteur textile, et elle offre un terrain de jeu exceptionnel pour s’imposer localement. Labellisé « Engagé à Lyon », WecaMeca jouit d’un important réseau d’acteurs où la concurrence s’efface devant la coopération. Profondément ancré dans l’Économie sociale et solidaire (ESS), l’atelier a choisi son implantation sur le site de la rue Bataille pour renforcer cette volonté de co-construire un écosystème vertueux. Il y côtoie et collabore ainsi étroitement avec le Tremplin et Les Réparables, des structures avec lesquelles il partage des locaux, de la main d’œuvre, mais aussi des valeurs humaines fortes.

Ces alliances donnent lieu à des projets ambitieux. Au cours de la conversation, Camille Marion-Vigne se lève et attrape un morceau de tissu matelassé. « Regardez ça !, sourit-elle. Nous travaillons en ce moment à la confection de doudounes faites à partir de couettes récupérées et triées par Le Tremplin. On a également pu créer des pochettes d’ordinateurs à partir de doudounes. »Entre collaboration et innovation, ces partenariats semblent être le pilier du textile engagé. Car au-delà de l’impact écologique, c’est tout un pan social que porte cet ovni textile. Signataire de la Charte des 1000 pour l’emploi, WecaMeca agit concrètement en faveur de l’insertion professionnelle. L’atelier travaille ainsi main dans la main avec des structures solidaires du territoire, à l’instar de l’atelier textile Fil en forme ou de l’Entreprise des Possibles.
Mais qu’on ne s’y trompe pas : sous les verrières lumineuses, l’ambiance chaleureuse n’efface pas la rigueur. Le sauvetage textile est un sport de combat. Cet engagement global se confronte, en effet, à des réalités techniques exigeantes sur le terrain. Pour s’approvisionner, WecaMeca travaille également avec la SCOP lyonnaise Feat Coop, auprès de laquelle elle récupère divers déchets textiles. Si l’accès aux stocks dormants permet de travailler des matières d’une qualité exceptionnelle, Camille Marion-Vigne précise que les volumes restent limités. « Il ne faut pas croire que c’est une opportunité financière de faire de l’upcycling. C’est beaucoup plus compliqué que de faire du neuf. »

Audace et transmission
Alors que les mécaniciens s’activent avec précision pour donner une seconde vie au tissu autour de nous, la dirigeante évoque aussi la pandémie de Covid-19, qui a mis en exergue les difficultés du secteur textile. Les frontières fermées, la relocalisation industrielle semblait être la carte à jouer et le made in France pourrait enfin décoller. Mais quelques années plus tard, le constat est moins brillant. L’engouement semble être un peu retombé et il a emporté avec lui de nombreuses structures qui n’ont pas pu résister aux coupes budgétaires et à la concurrence internationale. Bien que le contexte actuel reste un challenge, WecaMeca a pour sa part su se construire au fil des années un portefeuille clients riche et diversifié, oscillant entre marques, entreprises et collectivités. Grâce à une maîtrise complète de la chaîne de valeur et à une forte culture entrepreneuriale, l’atelier articule son activité autour de deux piliers. Le premier est l’accompagnement des structures émergentes, de la création de leur première collection jusqu’à la fabrication. Le second s’adresse quant à lui à des acteurs déjà solidement installés pour lesquels l’atelier réalise une production en marque blanche.
Sur ce segment plutôt haut de gamme, l’atelier collabore avec des noms prestigieux de l’industrie et de la distribution, à l’instar de Dior, du groupe LVMH, ou encore de Monoprix. En début d’année, c’est une collaboration un peu inattendue qui a vu le jour. WecaMeca s’est associée à Epson pour créer un modèle de chemise aux couleurs du constructeur, dans le cadre du salon C!Print 2026. « Il est important d’avoir un écosystème local dynamique et de le nourrir en faisant appel à des talents comme WecaMeca, explique François Le Bas, senior sales account manager chez Epson. Il nous a semblé évident, pour un salon qui se tient à Lyon, de contacter WecaMeca plutôt qu’un atelier à Roubaix ou Paris. Cela nous a permis de présenter une réalisation concrète, imprimée en pigmentaire, et pas juste une belle idée. Nous encourageons ce type d’initiatives de relocalisation, car s’il n’y a pas de confection en France, cela limite de fait le volume potentiel d’impression. »

Décidément touche-à-tout, WecaMeca s’investit aussi auprès du milieu artistique, au-delà de l’industrie commerciale. L’atelier collabore régulièrement avec des créateurs de tous bords et développe des projets sous forme de collaborations pour imaginer des vêtements signés par des artistes. Il fonctionne aussi comme un prestataire technique sur-mesure pour donner vie à leurs créations spécifiques. Parmi ces projets originaux, WecaMeca a notamment donné vie à une immense installation artistique – une œuvre d’art géante entièrement conçue à partir de K-Way. Camille Marion-Vigne nous montre d’ailleurs avec fierté une photo du lancement du projet.
Ce dynamisme et cette créativité émanant de WecaMeca rayonnent de plus en plus, attirant différents profils, dont des étudiants d’écoles de mode, avec qui l’entreprise noue des partenariats privilégiés. Organisant des visites d’entreprises et s’investissant dans des projets collaboratifs de haut niveau, WecaMeca reçoit de multiples candidatures tous les mois. Bien qu’il soit impossible de répondre favorablement à toutes, l’entreprise, qui valorise l’audace et la transmission, accueille chaque année plusieurs apprentis et stagiaires. La structure s’apprête d’ailleurs à ouvrir une ligne de production test pour les étudiants de l’école de mode Maya Campus Roanne, à quelques kilomètres de Lyon, afin de vérifier la faisabilité industrielle de leurs modèles et ouvrir ainsi la voie à une nouvelle génération de créateurs. Pour expérimenter dans le réel, encore et toujours.
Entretien avec Dorian Teillard, agent des méthodes et star sur M6
À 24 ans, Dorian Teillard incarne cette nouvelle génération passionnée qui redessine les contours de la mode durable. Alternant en master à l’école Maya Campus et déjà pilier de WecaMeca en tant qu’agent des méthodes et chef de produit, il planche sur l’optimisation technique au quotidien. Récemment mis en lumière sur M6 dans l’émission Made in France : ils inventent l’industrie de demain, ce jeune talent s’évertue à casser les clichés sur l’industrie textile.

Quel est ton rôle au sein de WecaMeca ?
J’interviens sur plusieurs points du développement et de la production. Dès la phase de développement, je travaille sur la cotation d’un produit. On estime le temps que l’on va mettre à le développer, puis à le produire. Ensuite, en production, c’est un travail de méthodes. On analyse comment faire techniquement pour fabriquer un produit, quelles sont les étapes et le temps que l’on doit y consacrer.
Qu’est-ce qui te plaît le plus dans ton travail ?
La polyvalence. Je sais que je ne vais pas faire la même chose toute la journée. À un moment, je vais être en réunion avec un client pour échanger sur un projet. A un autre, on va essayer de trouver des couleurs qui s’associent bien avec une matière, ou sourcer un nouveau bouton. Ensuite, je vais descendre en production pour trouver les meilleures astuces techniques pour monter une épaule ou une capuche. Je peux aussi réfléchir à l’optimisation des étapes pour baisser les coûts de fabrication. Ce sont de gros challenges avec le made in France et c’est intéressant de devoir se creuser la tête.
Qu’est-ce qui t’a attiré vers cette profession ?
Ma mère ! Elle a été couturière et m’a transmis cet amour et cette passion pour la couture. J’ai donc décidé d’en faire mon métier. Au début, ce n’était pas la voie vers laquelle je voulais m’orienter, je voulais plutôt être architecte d’intérieur. Mais cela demandait des études longues et je voulais éviter… Mais, en fait, quand on aime, on ne compte pas. C’est pour cela qu’aujourd’hui je suis en master, alors que je ne comptais pas en faire un au départ.
Quel message aimerais-tu adresser aux jeunes qui s’interrogent face aux métiers de l’industrie ?
Je leur conseille d’aller aux journées portes ouvertes dans des lycées ou des entreprises. Qu’ils franchissent le pas et poussent les portes de nos usines pour qu’on leur montre que c’est génial ! On pense souvent que c’est un milieu répétitif, sale ou ennuyeux… mais pas du tout. On travaille sur des projets divers et variés, et c’est ça qui est plaisant dans notre métier : il n’y a aucune routine, même si on pourrait penser le contraire.
Tu es actif sur les réseaux sociaux depuis ton passage sur M6 dans l’émission « Made in France : ils inventent l’industrie de demain ». En quoi est-ce important pour toi de prendre la parole ?
Dans l’émission, nous étions six alternants issus de six secteurs différents à défendre un projet innovant et responsable, et j’ai terminé parmi les meilleurs. Depuis, j’ai aussi pu m’exprimer sur le salon Global Industrie pour porter la voix des jeunes. Je trouve cela très important de montrer que l’industrie nous est ouverte. Il faut vraiment sortir des clichés. Je suis vraiment fier d’avoir pu représenter et porter haut les couleurs du textile dans une compétition comme celle-ci.