La SEPR, une filière professionnelle de choix
Parfois dévalorisée à l’ère du tout-digital et de la domination du secteur tertiaire, victime de clichés tenaces, la voie professionnelle s’impose pourtant comme une filière d’avenir, utile à la société. Au cœur de Lyon, depuis 1864 et aujourd’hui avec encore plus de force, les 44 000 m² de la SEPR tentent de redonner leurs lettres de noblesse aux métiers techniques et manuels. Plongée dans un campus exigeant qui forme une nouvelle génération de profils professionnels, animée par le goût du savoir-faire et la fierté de se former aux industries graphiques, à l’occasion de journées portes ouvertes organisées en avril dernier.
Lyon, le 29 avril. En ce début d’après-midi, une foule compacte se presse devant les locaux de la SEPR. Cette journée portes ouvertes attire de nombreux jeunes curieux, dont certains, accompagnés de leurs parents, semblent encore être au collège. L’orientation reste un cap délicat qu’il est préférable d’anticiper : quand les uns se projettent déjà sur les bancs de l’université, d’autres aspirent à s’épanouir dans une voie professionnelle. Après l’ouverture du portail, on distingue plus précisément plusieurs bâtiments vitrés. Il nous faut encore quelques pas dans la cour du campus pour entrer dans l’un d’eux. Sans la signalétique installée pour l’occasion, on aurait facilement pu se perdre au milieu des 44 000 m² des installations de l’école.
Le hall d’accueil impressionne par sa modernité et ses volumes. Accrochés en hauteur, les portraits géants de plusieurs alumni, comme celui de la technicienne de fabrication Chloé Wolf, diplômée il y a quelques années, veillent avec bienveillance sur les couloirs. Après avoir vérifié notre nom sur la liste des inscrits aux ateliers industries graphiques et communication visuelle, on nous précise qu’il faut se diriger « au fond du couloir à droite ». Très vite, les bruits caractéristiques d’impressions et de découpes nous indiquent le chemin à suivre. C’est ici que Jacques Tranchant, ingénieur et professeur expérimenté, nous accueille chaleureusement pour une visite guidée de l’atelier d’impression.


Rééquilibrage technologique
Dès le début de notre échange, il pose un constat clair : l’espace a profondément évolué ces dix dernières années, afin de répondre aux réalités du marché. Auparavant, le site lyonnais ne jurait que par l’offset, et la signalétique et la scénographie avançaient alors en silos isolés. Poussés par les mutations économiques, les imprimeurs se sont ouverts au numérique. En conséquence, le regroupement des forces est devenu une priorité pour la SEPR. Les élèves du CAP Signalétique et Décors Graphiques et ceux du BMA Graphique option Signalétique partagent désormais le même espace de travail. Au cours de la visite, on constate en effet que, dans un nouvel équilibre technologique, les presses offset historiques côtoient des machines numériques dernier cri, à l’image d’une HP Latex dédiée au grand format.
Dans la salle de cours adjacente à l’atelier, véritable rampe de lancement des travaux pratiques, les élèves planchent sur les incontournables applications de PAO, InDesign, Photoshop et Illustrator. Concentrés au maximum, ils remarquent à peine notre présence. Et pour cause, ce jour-là, les élèves de deuxième année de CAP Signalétique y passent leur épreuve de contrôle. Cette filière s’affirme d’ailleurs comme « l’une des plus porteuses de l’établissement », nous précise Jacques Tranchant, avant qu’un élève interpelle le professeur pour une signature administrative. L’échange est bref mais sympathique, mettant en lumière une complicité enseignant-élève manifeste.
Choc des générations
Si les formations graphiques de la SEPR attirent les apprenants et que ces derniers jouissent d’un cadre d’apprentissage confortable, la réalité post-formation est néanmoins un peu plus complexe. Le marché, et ce n’est pas nouveau, tire la sonnette d’alarme face à la pénurie de main-d’œuvre. Si les causes sont multiples, de l’avis de Jacques Tranchant, il existe notamment un changement d’aspiration de la jeune génération.« Certains jeunes aiment être derrière une machine offset pendant 8 heures par jour… mais il faut aussi reconnaître que, globalement, cela intéresse un peu moins aujourd’hui. » Même constat un peu plus loin, dans l’atelier dédié aux enseignes lumineuses. Dans ce petit espace annexe, on remarque de jolis objets à l’effigie des Boston Celtics ou de Yamaha. Ces néons colorés possèdent un charme indéniable, presque vintage, proche de l’artisanat d’art ou du « bricolage noble », comme les qualifie Jacques Tranchant.
Mais il semblerait qu’il existe comme un obstacle générationnel, car à l’heure des enjeux climatiques, l’idée du panneau lumineux peine à faire mouche chez les plus jeunes.Le salut vient alors de profils plus âgés. « C’est le CAP en un an qui fonctionne le mieux dans l’enseigne, avec des personnes en reconversion », s’étonne presque le professeur. Notre parcours se poursuit tout autant en couleurs. Entre les murs généreusement parés d’affiches toutes plus esthétiques les unes que les autres et les lampes UV, nous voilà au cœur de la section sérigraphie. Les différents travaux affichés donnent l’impression de suivre une exposition et chaque détail démontre la rigueur et la créativité des élèves formés. D’un atelier à l’autre, on décèle la passion, l’exigence et l’excellence que le corps enseignant de la SEPR vise à transmettre.


Profils hybrides
La relative crise des vocations actuelle s’inscrit dans un bouleversement des compétences demandées sur le marché du travail. De nos jours, on forme de moins en moins d’ultra-spécialistes et l’heure est davantage à la polyvalence. Cette évolution impacte directement les parcours de formation, qui doivent alors s’adapter. Cette mutation se matérialise notamment à travers le Bac Pro Pluri-média Impression de la SEPR. Autrefois, les élèves de la filière maîtrisaient Photoshop et Illustrator, dans le but, par exemple, de concevoir un magazine de bout en bout, des feuilles de style à la maquette. Désormais, les exigences ont changé : les compétences PAO demandées ne s’applique plus seulement à l’édition papier, mais s’étendent aussi à la signalétique, entre autres dimensions. Jacques Tranchant se souvient de ses années comme professeur de PAO en imprimerie traditionnelle.« Pendant huit heures de cours, on n’entendait que le clic des souris. Les élèves étaient des spécialistes de la maquette. Ils étaient, et c’est normal, incapables de gérer un tracé de détourage ou un vernis, car ces deux compétences ne relevaient pas de leur métier. Mais aujourd’hui, la donne a changé. Les profils actuels sont plus polyvalents. Ce ne sont pas des ultra-spécialistes, mais ils touchent à tous les domaines et c’est une vraie force. »
Parmi les derniers grands changements, il y a aussi l’arrivée de l’intelligence artificielle. La SEPR choisit d’affronter le sujet de face. Sous l’œil attentif d’enseignants calés sur la question, les étudiants manipulent de plus en plus l’IA. Pour Jacques Tranchant, l’approche doit être pragmatique. « Il faut garder en tête que l’IA est un outil. Ce n’est pas un métier. Cela peut parfois faire peur, mais il faut vivre avec son temps, tout en faisant la part des choses. » Car pour les étudiants, l’illusion de la facilité s’estompe vite face aux défauts visibles des productions actuelles. Maîtriser l’IA demande un investissement constant et une utilisation occasionnelle ne donne rien de concluant dans les industries graphiques. Quant à la crainte de la disparition de certains métiers, Jacques Tranchant lui oppose l’histoire industrielle. Pour lui, l’arrivée de l’IA reproduit exactement ce qu’il s’est passé lors de l’automatisation des flux prépresse. À l’époque, cette évolution avait paradoxalement exigé des professionnels encore plus compétents pour piloter les nouveaux systèmes. Si l’automatisation a redéfini certains postes, elle a surtout centralisé les responsabilités : le technicien devenu capable de paramétrer ces flux numériques et de donner les bonnes directives aux machines s’est transformé en un profil rare. L’IA ne semble donc pas sonner la fin de l’expertise, mais plutôt la challenger.
Excellence au féminin
Enseignante en imprimerie en Bac Pro, Emily Hamburger incarne, comme Jacques Tranchant, la passion de la transmission. Ancienne technicienne prépresse reconvertie dans l’enseignement il y a dix ans, ce virage a été pour elle une révélation : « Enseigner un métier qui me passionne, c’était un projet qui cochait toutes les cases. » Une énergie qu’elle déploie aujourd’hui pour relever l’un des plus grands défis de l’école : l’accueil grandissant d’élèves en situation de handicap ou aux profils multi-dys. Elle se souvient de ses quelques réticences initiales face aux risques liés aux machines, notamment avec l’arrivée d’un élève polyhandicapé cette année. Un défi au final relevé avec succès, conjointement avec l’ergothérapeute du jeune homme. Aujourd’hui autonome, sans accompagnant, l’élève « travaille mieux que tout le monde ». Pour cette enseignante épanouie, qui avoue en souriant trouver les vacances d’été trop longues, l’atelier de la SEPR fait bien plus que former des techniciens. Il ajuste les trajectoires de jeunes en manque de confiance et crée parfois de réelles vocations.
La vocation, pour Barbara Clichy, s’est conjuguée très tôt au pluriel. À seulement 20 ans, la jeune femme collectionne déjà les diplômes comme les récompenses, affichant un palmarès qui force le respect. Après un CAP en Signalétique et décors graphiques et un Bac Pro en Communication Visuelle plurimédia, Barbara achève aujourd’hui son BTS ERPC (Études de Réalisation d’un Projet de Communication), toujours en alternance. Son secret ? La passion pour son secteur. « Je suis quelqu’un de créative et attirée par le manuel. Ce que j’aime dans ce métier, c’est voir le projet depuis la création jusqu’à la réalisation physique », confie celle qui a eu le déclic au collège, en aidant à décorer le camion de sa mère. Ce goût du concret et du défi l’a menée vers les sommets de sa discipline. Décorée de la médaille d’or nationale au concours des Meilleurs Apprentis de France lors de son CAP, elle a récemment bravé sa peur du regard des autres en se mesurant aux prestigieuses épreuves des WorldSkills 2025. Un marathon chronométré qui l’a poussée hors de sa zone de confort. « J’ai été suivie par une coach spécialisée pour apprendre à gagner du temps. J’ai aussi découvert des techniques d’impression que je ne maîtrisais pas, comme le packaging. Et j’ai adoré. » À tel point qu’elle envisage désormais de poursuivre ses études en licence pour se perfectionner dans ce domaine, avec l’objectif, à terme, de monter sa propre entreprise.
En tant que femme, le parcours n’a pas toujours été un long fleuve tranquille dans cet univers historiquement masculin. « Quand j’ai fait mon CAP, nous n’étions que deux filles dans la classe. Au départ, mes recherches d’alternance ont été compliquées, mais j’ai persévéré pour prouver que j’étais vraiment intéressée », se souvient-elle. Aujourd’hui, elle savoure l’évolution des mentalités et l’avènement de la mixité dans les ateliers. Pour les jeunes en quête d’orientation, son message est limpide : il ne faut jamais lâcher. Une réussite que Barbara attribue aussi à la qualité des équipes pédagogiques de la SEPR. « Les formateurs sont formidables, ils expliquent très bien les choses. Ce sont des personnes qui étaient dans le métier avant d’enseigner. Ils sont connectés à la réalité du quotidien et cela fait toute la différence. » Avec des formateurs issus du terrain et des apprentis de sa trempe, la voie professionnelle n’a décidément pas dit son dernier mot.

