« On a complètement dévalorisé les métiers techniques et manuels », selon un imprimeur
Un jeune dirigeant d’entreprise, propriétaire d’une petite imprimerie en régions, a accepté de nous parler sans langue de bois. Amoureux de son métier mais parfois pas loin d’être désabusé, il dresse un bilan assez pessimiste de la formation dans les industries graphiques et, plus globalement, de l’avenir de la profession. S’il lance un cri d’alarme, ce dirigeant ne reste toutefois pas les bras croisés, soumettant même des propositions concrètes pour tenter d’infléchir le cours des choses. Un témoignage préoccupant, non représentatif de l’ensemble de la profession, mais une voix du marché à écouter aussi.
Sur le terrain, constatez-vous un désintérêt des jeunes pour les industries graphiques, ou plutôt une méconnaissance ?
Je pense que c’est clairement une méconnaissance. Les jeunes ne savent tout simplement pas que ces métiers existent. Dans les salons étudiants, on met énormément en avant les écoles de commerce, les RH, la gestion, et tout ce qui est administratif. Les métiers techniques, eux, sont complètement à part. Le BTP s’en sort un peu mieux parce que les gens visualisent. Mais les industries graphiques, c’est autre chose. Il y a peu d’écoles, peu de présence sur les territoires, donc les jeunes ne savent même pas que cette filière existe. Et puis avec des outils comme Canva, ils ont l’impression que le graphisme est un talent inné. Ils ne se disent pas que cela s’apprend. Ils ne voient pas toutes les applications derrière : le pré-presse, la production, les supports, etc. Résultat, on pense que le métier est bouché, alors qu’il existe encore énormément de besoins. Je crois qu’il y a surtout un énorme travail de pédagogie à faire.
Les formations actuelles sont-elles en phase avec la réalité du métier ?
Franchement, elles me semblent souvent incomplètes ou un peu datées. Les BTS Communication et Industries graphiques, par exemple, sont très orientés papeterie. On y apprend à utiliser des machines parfois obsolètes, et tout ce qui est marquage textile, objet ou nouvelles applications est survolé. La PAO me semble plutôt bien appréhendée, mais toute la partie terrain, la pose, le manuel, cela pêche clairement. Et puis il existe un vrai décalage avec les évolutions actuelles, comme l’IA, les nouveaux outils et les nouveaux usages. Les formations peuvent avoir un temps de retard, mais il est de plus en plus visible. Les jeunes que j’accueille au sein de mon imprimerie, je ne leur apprends pas tout évidemment, mais je remarque bien que leur formation ne suffit pas.
Quels profils retrouve-t-on au sein de ces formations ?
On ne va pas se mentir : ce sont plutôt des jeunes qui ne sont pas adaptés au système scolaire classique. Il ne s’agit pas de décrochage pur et dur, mais ce sont des profils qui expriment des difficultés avec la théorie ou avec un système très académique. Du coup, on les oriente vers une voie professionnelle, souvent par défaut. Résultat, ils arrivent avec un manque de confiance en eux, parfois peu d’autonomie, parce que le système les a broyés d’une certaine façon. Et à côté de cela, on retrouve des écoles de design privées, avec des profils très différents, plus « culturels », mais qui ne mettent jamais les mains dans des machines. Ils font de très beaux projets sur le plan esthétique, mais ils ne produisent pas. Moi, ce qui m’inquiète vraiment, c’est l’avenir de la partie technique et manuelle. Car comme dans le bâtiment, on a complètement dévalorisé ces métiers.
Peut-on encore créer des vocations dans ce secteur ?
Oui… mais souvent par accident. Quand des profils plus académiques découvrent le métier, ils sont souvent très intéressés. Parce que c’est un métier riche et varié, avec une vraie chaîne de valeur de A à Z. Mais ils ne le connaissent pas. On a tellement cloisonné les fonctions aujourd’hui que plus personne n’a une vision globale. Et cette question va devenir un vrai problème. Dans 10 ou 15 ans, nous allons connaître un énorme creux. Les dirigeants et techniciens en ateliers sont vieillissants, et il y a peu de relève. On va se retrouver avec beaucoup moins d’entreprises actives.
Les jeunes cherchent aujourd’hui du sens au travail. Comment y répondre dans les industries graphiques ?
Déjà, ils ont raison. Ils veulent un meilleur équilibre de vie, ne pas se tuer au travail et être justement rémunérés. C’est légitime. Donc aujourd’hui, en tant qu’imprimeurs, il faut leur proposer de bonnes conditions salariales, des aménagements (horaires, semaine de 4 jours…), et surtout du respect et de la reconnaissance. Il faut qu’ils aient envie de venir travailler. Même si le travail n’est pas toujours passionnant, il ne faut pas qu’il soit subi. Ceci étant dit, il n’y a pas de solution unique et chaque entreprise doit s’adapter. Mais il faut remettre du collectif et de la coopération, y compris entre entreprises. Aujourd’hui, nous évoluons dans une ultra-concurrence permanente, et cela bloque tout.
Comment mieux valoriser ces métiers ?
Aujourd’hui, notre communication est uniquement BtoB. Le grand public ne voit rien ou presque. Même quand on communique, on montre un produit fini, mais jamais le processus. Du coup, les gens pensent qu’on ne fabrique plus rien en France. Il faudrait plusieurs campagnes de communication à grande échelle pour expliquer ce que sont les industries graphiques et tous les métiers possibles, à l’image de la vidéo qu’a pu monter la FESPA en 2024. Car si on demande à des lycéens comment est réalisé un t-shirt imprimé, personne ne sait. Il faut partir de là : montrer, expliquer, vulgariser. Mais ce n’est pas aux entreprises seules de le faire. C’est à toute la filière, dont les organisations professionnelles, de porter ce message auprès du plus grand nombre.
Si vous aviez 20 ans aujourd’hui, vous lanceriez-vous dans le secteur ?
Honnêtement, je n’en suis pas certain… Le métier en lui-même est passionnant : on touche à plein d’univers, on crée, on manipule des techniques différentes, on peut faire des choses visuellement incroyables. Mais économiquement, la situation est très compliquée. Les marges sont faibles et la concurrence internationale est énorme. Quand des jeunes me disent qu’ils veulent se lancer, j’ai parfois envie de leur dire de réfléchir à deux fois. C’est cela qui est difficile à vivre : être passionné par son métier, mais ne plus avoir d’arguments pour donner envie aux autres de le faire.