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    Bien vieillir dans l’application adhésive : la technique s’apprend, la longévité aussi (partie 1)

    Dans les métiers de la communication visuelle, nous parlons volontiers de productivité, de performance des matériaux et de qualité des finitions. Mais prenons-nous assez soin de celles et ceux qui font le métier ?

    Dans son enquête Bien vieillir dans l’application adhésive, Benoît Jacquelin, professionnel du covering depuis plus de 30 ans et aujourd’hui formateur chez Adforme, pose une question essentielle : comment continuer à exercer un métier passion sans y laisser sa santé ? Douleurs chroniques, postures contraignantes, fatigue accumulée… Derrière la précision du geste et la beauté du résultat, les corps s’usent parfois en silence.

    Pourtant, cette issue n’est pas une fatalité. Des films plus faciles à poser et à déposer, des ateliers mieux aménagés, des équipements ergonomiques ou encore des délais réalistes représentent autant de leviers pour préserver les professionnels sans sacrifier la qualité. Car la performance ne devrait jamais se mesurer uniquement à la vitesse d’exécution.

    Le sujet dépasse le covering. Il concerne toute la filière de la communication visuelle, des ateliers de production aux chantiers de pose. Il engage les fabricants, les employeurs, les organismes de formation, mais aussi les clients, dont les exigences de délais et de prix ne doivent pas faire oublier les réalités du terrain.

    Nous consacrons beaucoup d’énergie à faire durer les supports, à préserver les couleurs et à garantir la tenue des adhésifs. Il est temps d’accorder la même attention à celles et ceux qui rendent ces performances possibles. En transmettant les bons gestes, mais aussi les bonnes postures et les réflexes de prévention, nous préserverons les compétences autant que les individus.

    Parce qu’un métier passion ne devrait pas être un métier qui use. Et parce que le premier outil de travail, celui qu’aucune innovation ne pourra remplacer, c’est l’humain.

    -Bertrand Clermont-Genevi


    Depuis quelques années, je vois des professionnels quitter un métier qu’ils aiment profondément. Non pas parce qu’ils ont perdu leur passion, mais parce que leur corps ne suit plus.

    J’ai vu une applicatrice arrêter à seulement 35 ans, complètement épuisée. J’ai connu des confrères qui ont perdu la vie dans des accidents de la route après s’être endormis au volant, à la suite de journées de travail interminables. J’ai rencontré des professionnels qui souffrent aujourd’hui de douleurs chroniques, d’arthrose, de tendinites ou de problèmes de dos. D’autres évoquent des irritations liées aux produits chimiques ou s’interrogent sur l’apparition de tremblements après des décennies de métier.

    Et pourtant…

    Aucun d’entre eux ne m’a dit qu’il regrettait d’avoir choisi cette profession. Au contraire, tous parlent d’un métier de passion.

    Alors une question s’est imposée à moi.

    Comment certains applicateurs arrivent-ils à exercer encore avec plaisir à 60 ans, alors que d’autres sont usés avant 40 ans ?

    Après plus de 30 ans passés dans l’application adhésive, j’ai voulu comprendre. J’ai interrogé des applicateurs de 24 à 65 ans, des chefs d’entreprise, un kinésithérapeute, un ostéopathe, un fabricant de films adhésifs ainsi que plusieurs clients.

    Très vite, une évidence est apparue.

    On nous apprend à poser un film. Beaucoup plus rarement à préserver celui qui le pose.

    Lorsque l’on parle de covering ou de PPF, ou d’application adhésive en général, le grand public imagine un métier minutieux.

    Il voit la qualité des finitions, la précision des découpes, le résultat final.

    Il imagine rarement l’effort physique qu’il représente.

    Pourtant, une journée de pose, c’est parfois :

    • Plusieurs centaines de flexions ;
    • Des heures à genoux ;
    • Des bras maintenus au-dessus des épaules ;
    • Des poignets sollicités en permanence ;
    • Des centaines de mètres parcourus autour d’un véhicule ;
    • Des journées debout, souvent dans des positions inconfortables.

    Monter et descendre de l’échelle.

    « Ce métier est un marathon, pas une course de vitesse. » Loïc – 60 ans

    Et ce qui est sans doute le plus surprenant…

    La douleur apparaît rarement pendant le chantier.

    Pendant une pose difficile, nous sommes totalement absorbés, nous pensons au raccord, à la bulle d’air, à la tension du film, à la finition parfaite.

    Notre cerveau est concentré sur une seule chose : réussir.

    Mais le corps, lui, attend souvent la fin de la journée pour présenter l’addition.

    « Je me suis rendu compte qu’on oubliait de respirer quand on pose. » Olivier – 59 ans

    Cette phrase m’a marqué.

    Elle résume parfaitement notre métier.

    Nous sommes tellement concentrés que nous oublions parfois les gestes les plus simples : respirer, boire, changer de position ou simplement écouter notre corps.

    Lorsque l’on parle d’application adhésive, on pense spontanément à la pose.

    Pourtant, après plus de 30 ans de métier, je peux l’affirmer : la dépose est parfois la partie la plus difficile de notre travail.

    On en parle très peu.

    Et pourtant…

    Qui n’a jamais passé des heures à retirer un vieux film devenu cassant, collé à son support, laissant derrière lui une couche de colle impossible à enlever ?

    Quelques jours avant d’écrire cet article, nous avons simplement voulu retirer deux bandes décoratives sur le capot d’une Mustang.

    Sur le papier, dix minutes de travail.

    La réalité ?

    Une après-midi entière.

    Le film se déchirait en morceaux.

    La colle restait collée à la peinture.

    Nous avons dû utiliser des produits spécifiques, frotter, gratter, recommencer, le tout penchés au-dessus du capot.

    À la fin de la journée, ce n’était pas la difficulté technique qui nous avait épuisés.

    C’était la posture.

    Cette expérience résume parfaitement une réalité de notre métier : ce n’est pas toujours la pose qui use le plus, mais parfois ce que personne ne voit.

    Tous les témoignages ne racontent pas la même histoire.

    Mais ils suivent souvent le même chemin.

    Au début de la carrière, on ne pense pas à son corps.

    On veut aller vite.

    On veut prouver ce que l’on vaut.

    On accepte toutes les demandes.

    On saute un repas.

    On travaille tard.

    On finit coûte que coûte.

    Puis, quelques années plus tard, les premières douleurs apparaissent.

    Le dos

    Les cervicales.

    Les poignets.

    Les genoux.

    Les épaules.

    Pour certains, dès cinq années de métier.

    Pour d’autres, vers 40 ou 50 ans.

    « À 20 ans, on pense que notre corps est fait d’acier. » Loïc – 28 ans de métier

    Emmanuel, qui exerce depuis 1998, raconte lui aussi cette évolution :

    « Les poignets ont du mal à récupérer. Le dos subit aussi et le lumbago vient régulièrement te rappeler à l’ordre si tu ne fais pas le nécessaire. Les tendinites chroniques sont aussi courantes dans notre métier. »

    À l’époque où il a commencé, les films étaient beaucoup plus épais et les colles beaucoup plus agressives.

    Les applicateurs devaient exercer davantage de force.

    Les produits ont énormément évolué depuis.

    Mais les gestes, eux, restent souvent les mêmes.

    En discutant avec tous ces professionnels, j’ai compris quelque chose que je n’avais jamais vraiment formulé.

    Notre métier est trompeur.

    La douleur ne survient presque jamais au moment où l’on force.

    Elle arrive plus tard.

    Lorsque l’on remonte dans la voiture.

    Lorsque l’on rentre à la maison.

    Lorsque l’on se relève du canapé.

    Ou parfois le lendemain matin.

    Pendant le chantier, nous sommes dans notre bulle.

    Notre concentration masque la fatigue.

    C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles nous sous-estimons autant les contraintes physiques de notre métier.


    Les troubles musculosquelettiques (TMS) ne sont pas propres à notre métier. Selon l’OMS, ils concernent environ 1,71 milliard de personnes dans le monde, et la lombalgie est la première cause d’incapacité.

    En France, les TMS représentent près de 90 % des maladies professionnelles reconnues.

    Gestes répétitifs, postures contraignantes, manque de récupération, stress ou pression du temps peuvent favoriser leur apparition.

    Notre métier n’échappe donc pas à cette réalité. Mais les douleurs ne doivent pas devenir une fatalité : prévention, ergonomie et bonnes habitudes peuvent permettre de préserver notre corps sur le long terme.

    Sources : OMS, INRS, Assurance Maladie – Risques professionnels.


    La pose n’est pas notre seule exposition.

    Nous passons également beaucoup de temps à nettoyer les supports, préparer les surfaces ou retirer des résidus de colle.

    Pour cela, nous utilisons régulièrement différents produits chimiques.

    Ces dernières années, les pratiques ont beaucoup évolué.

    Aujourd’hui, les formations insistent sur le port des gants, l’aération des ateliers, l’utilisation raisonnée des produits et les bons gestes.

    Chez Adforme, ces sujets occupent une place importante. Nous expliquons à nos stagiaires qu’un produit ne doit pas être pulvérisé inutilement dans l’air, mais appliqué directement sur un chiffon lorsque cela est possible, afin de limiter l’exposition. Nous rappelons également que le port de gants n’est pas une contrainte, mais une protection indispensable pour préserver ses mains tout au long de sa carrière.

    Pourtant, certains anciens portent encore les traces d’une époque où ces précautions étaient moins répandues.

    J’ai rencontré des professionnels dont les mains sont profondément abîmées par des années de manipulation de produits.

    Deux collègues étrangers m’ont également confié souffrir aujourd’hui de tremblements. Ils s’interrogent sur un possible lien avec des décennies d’exposition à certains produits chimiques. À ce jour, aucun lien de cause à effet ne peut être affirmé sans études scientifiques spécifiques, mais ces témoignages rappellent qu’il ne faut jamais banaliser les risques liés aux produits que nous utilisons.

    Comme pour les troubles musculo-squelettiques, la prévention reste notre meilleure protection.