Viviane Léger, dirigeante de Pierotti & Léger : « Mon rôle est de préserver notre héritage tout en préparant l’avenir »
Reprendre une entreprise familiale n’est jamais un geste neutre, et encore moins lorsqu’elle a passé le siècle d’existence. À Nice, Viviane Léger incarne cette nouvelle génération de dirigeants qui assument une forme d’héritage tout en le réinterprétant. À la tête de l’imprimerie Pierotti & Léger, elle a engagé ces derniers mois un virage stratégique entre management collaboratif, investissements industriels et diversification vers des marchés porteurs. La dirigeante revient en détail dans l’entretien qui suit sur sa prise de fonction, sa vision du métier et ses ambitions pour l’avenir.
L’imprimerie Pierotti & Léger existe depuis plus de 100 ans. Pouvez-vous revenir sur l’histoire de l’entreprise et votre arrivée à la direction de l’entreprise ?
L’imprimerie Pierotti a été créée en 1923 à Nice. Ma famille a repris l’entreprise en 1964 et je représente aujourd’hui la troisième génération. Nous sommes restés implantés sur le bassin niçois tout en faisant évoluer nos activités au fil des décennies.
À l’origine, je ne me destinais pas spécialement à reprendre l’entreprise. Je suis arrivée chez Pierotti en 2016 avec un profil orienté graphisme, communication digitale et réseaux sociaux. L’idée était surtout de retravailler le site internet et la communication de l’entreprise. Puis, progressivement, j’ai eu envie d’y apporter davantage ma vision.
Le véritable tournant s’est produit en 2023. À ce moment-là, j’ai décidé de me positionner pour reprendre la direction et nous avons engagé un travail de transition en profondeur. Une transmission familiale, ce n’est jamais instantané : il faut structurer, préparer les équipes, redistribuer les rôles et construire une nouvelle dynamique.
Qu’est-ce qui a déclenché cette envie de reprendre l’entreprise ?
Il y a eu un élément déclencheur extérieur. Dans le cadre d’un accompagnement que nous suivions à l’époque, un intervenant a identifié chez moi une capacité à prendre ce rôle. Il m’a aidée à prendre confiance et à envisager cette possibilité sérieusement.
Nous avons ensuite travaillé pendant plusieurs mois sur le changement de direction, avec aussi une approche très humaine : écouter les salariés, comprendre leurs attentes, leurs inquiétudes, leur vision de l’entreprise. Cet accompagnement extérieur a facilité la transition.
Je crois aussi qu’à un moment, il faut accepter d’incarner la fonction. C’est lorsque l’on assume pleinement ce rôle que les choses commencent réellement à se mettre en place.
Vous êtes passée du marketing à la direction générale. Qu’est-ce qui vous a le plus surprise ?
La masse de travail, sans hésiter. Quand on prend la direction d’une PME industrielle, on réalise très vite que tout converge vers vous : le commercial, la production, les RH, la finance, les investissements…
Mes parents géraient historiquement beaucoup de sujets eux-mêmes. Aujourd’hui, l’enjeu est justement de structurer davantage l’entreprise pour répartir les responsabilités. Nous avons créé un comité de pilotage, recruté de nouveaux profils et commencé à renforcer certaines fonctions clés. En moins de deux ans, plus d’un quart de l’équipe a été renouvelé, notamment avec plusieurs départs à la retraite. Cela transforme en profondeur l’organisation.
Votre management marque-t-il une rupture avec la génération précédente ?
Oui, je pense. Mes parents avaient un fonctionnement très centralisé. Toutes les décisions remontaient à la direction et l’organisation était assez descendante. De mon côté, j’ai voulu instaurer quelque chose de plus collaboratif. Je ne souhaite pas prendre seule toutes les décisions. L’idée est de s’appuyer sur des responsables capables de piloter leurs sujets : qualité, matériel, production, organisation…
C’est un changement culturel important. Certaines personnes étaient habituées à recevoir des consignes très précises et doivent maintenant apprendre à prendre davantage d’initiatives. D’autres, au contraire, réclament déjà encore plus de participation. Nous sommes dans une phase de transition.
Comment vit-on le poids d’un héritage familial et industriel aussi fort ?
Je ne le vois pas comme une pression mais comme une responsabilité. On me confie un héritage humain, matériel, commercial et historique. Mon rôle est de préserver tout cela tout en préparant l’avenir.
Il y avait aussi une nécessité de modernisation. Mes parents arrivaient en fin de carrière et n’avaient plus forcément l’envie d’engager de grands projets, incluant de nouveaux logiciels, des investissements machines, ou l’intégration de nouvelles technologies.
Aujourd’hui, nous devons moderniser l’outil industriel pour rester compétitifs et répondre aux nouvelles attentes des clients. Cela passe autant par les équipements que par les méthodes de travail.
A ce sujet, plusieurs investissements ont été réalisés récemment…
Nous avons notamment investi dans une machine dédiée à l’embellissement des étiquettes adhésives. Cela nous permet désormais de proposer du gaufrage, ce que nous ne faisions pas auparavant. L’objectif est clairement de monter en gamme sur certains segments, notamment l’étiquette et l’emballage. Ce sont aujourd’hui parmi les marchés les plus dynamiques dans l’univers du print.
Nous conservons un parc très diversifié, mais nous savons aussi que certaines activités historiques vont progressivement diminuer. Les carnets autocopiants ou les papiers à en-tête, par exemple, restent encore demandés par certaines administrations ou grandes entreprises, mais les volumes baissent au fil du temps.
Vous misez donc fortement sur l’étiquette et l’emballage ?
Absolument. Ce sont des marchés d’avenir. Nous travaillons déjà beaucoup pour les secteurs pharmaceutique, cosmétique, nutraceutique, agroalimentaire et vinicole. L’étiquette adhésive et l’emballage ouvrent aussi des perspectives intéressantes en matière de créativité, de technicité et de valeur ajoutée. Nous avançons progressivement, en co-développement avec nos clients.
L’enjeu environnemental est-il également au cœur de votre stratégie ?
Oui, avec une approche pragmatique. Nous sommes certifiés Imprim’Vert et labellisés FSC et PEFC. Nous avons également réalisé un bilan carbone et nous travaillons actuellement à sa mise à jour.
Au-delà des certifications, je pense que la démarche RSE se construit surtout au quotidien. Nous privilégions autant que possible les fournisseurs locaux et beaucoup sont situés à moins de dix kilomètres de l’entreprise. Nous mesurons chacun de nos projets à l’échelle des ressources que nous pouvons y consacrer car chaque évolution demande du temps et des investissements.
Vous êtes une jeune dirigeante dans une industrie encore très masculine. Est-ce un sujet pour vous ?
Honnêtement, pas vraiment. Je ne me suis jamais dit que je devais prouver quelque chose parce que je suis une femme ou parce que je suis jeune. Cela s’explique notamment par le fait que j’ai grandi dans cette entreprise. Beaucoup de salariés me connaissent depuis l’enfance.
Pour moi, le vrai défi est avant tout celui de la fonction de dirigeante : trouver sa place, donner une vision, embarquer les équipes. Je pense que n’importe quel repreneur d’entreprise vit ce type de transition, quel que soit son âge ou son sexe.
Quelle est votre ambition à long terme avec Pierotti & Léger ?
Nous sommes ambitieux car en reprenant l’entreprise, j’ai mesuré tout son potentiel. Pierotti & Léger a traversé les décennies avec solidité, mais je pense que nous n’avons pas encore exploité tout ce que l’entreprise peut apporter. Mon objectif est de remettre l’entreprise au centre du jeu, de lui redonner de la visibilité et de l’influence sur son territoire.
Historiquement, nous avions une clientèle qui allait jusqu’à Toulouse et au-delà. Avec le temps, l’entreprise s’est un peu repliée sur son fonctionnement historique. Nous avons moins communiqué, moins développé notre réseau. Aujourd’hui, je veux recréer ce maillage, retisser des liens avec les acteurs locaux et nationaux, et replacer l’entreprise dans une dynamique de développement.


